Perspectives apostoliques de la spiritualité ignatienne

Perspectives apostoliques de la spiritualité ignatienne

un texte du Père Maurice Giuliani s.j.

Par la force même de la grâce de Dieu qui agit en lui, le chrétien ne peut à aucun moment se refermer sur son propre trésor, ni pour goûter égoïstement le don qui lui est fait, ni même pour le protéger contre les dangers qui le menacent. S’il n’a qu’une âme « qu’il faut sauver », il sait que la vie divine qui lui est donnée par le baptême veut se répandre autour de lui et proliférer en fruits de charité. Non seulement il le sait, mais il l’éprouve, à la manière de Jérémie saisi par Yahweh et qui s’écriait : « J’ai senti dans mon cœur comme un feu dévorant enfermé dans mes os ; je me suis efforcé de le contenir, et je n’ai pas pu » (Jr 20, 9), ou à la manière de saint Paul torturé au spectacle de l’universalité de la mort parle péché : « La charité du Christ me presse » (2 Co 5, 14).

Avant d’être « apôtre » par l’appartenance à des organismes qui se proposent des buts définis d’action, le chrétien l’est déjà en se laissant envahir par la grâce : cette soumission de tout son être l’oriente de plus en plus concrètement vers le service de Dieu qui veut atteindre par lui jusqu’aux extrémités du monde et jusqu’au plus profond de tous les cœurs. Nous voudrions seulement exprimer ici les perspectives fondamentales qui commandent une action née de l’amour de Dieu vivant en nous. La spiritualité ignatienne, essentiellement apostolique et missionnaire, nous y aidera : s’il est vrai que saint Ignace a fondé un ordre sacerdotal, l’idéal spirituel qui l’animait est éminemment capable d’aider les laïcs, sans les transformer plus ou moins subtilement en clercs, à rendre plus lucide leur conscience d’apôtres. À chacun de dégager ensuite dans l’Esprit Saint les devoirs particuliers qui lui incombent pour servir, à la place qui est la sienne, le Royaume de Dieu.

L’ŒUVRE DE DIEU UNIVERSELLE

La puissance apostolique qui fermente en nos âmes a pour premier et irrésistible effet de nous accorder à l’œuvre entière que la Trinité accomplit dans le monde pour le créer, le sauver et le sanctifier. Intérieur à nous-mêmes, Dieu nous fait ressentir que sa grâce nous entraine dans le mouvement d’amour qui embrasse toute créature. Sans doute avons-nous souvent besoin d’un effort pour nous arracher à un certain égoïsme spirituel qui nous replie sur les relations secrètes de notre âme avec Dieu; sans doute aussi cet effort ne parvient-il que par étapes à ouvrir notre conscience, trop vite satisfaite, au mystère de l’amour de Dieu pour toute sa création. Mais c’est la réalité même de la grâce présente en nous que de nous faire participer à son action que rien ne peut limiter ni maîtriser jusqu’à ce qu’elle ait obtenu la conversion et la résurrection de tout ce qui, sorti de Dieu, doit retourner à Dieu.

Vérité bien élémentaire, certes. C’est pourtant le mérite de saint Ignace que de l’avoir explicitement située au cœur de sa spiritualité ; et c’est par là qu’il nous aide à épanouir notre vie chrétienne en exigence apostolique, sans permettre de dissocier l’une et l’autre.

Dans sa propre expérience spirituelle, nous savons qu’il en fut ainsi. Durant l’année qu’il passa à Manrèse, le progrès de son âme fut essentiellement marqué par la grâce qui, du solitaire encore peu familier avec les réalités intérieures, fit de lui pour toujours le serviteur du Royaume de Dieu parmi les hommes. Non pas qu’il découvrit seulement alors la nécessité d’être apôtre, mais il soumit sa vie de pénitence et d‘oraison au souci exclusif et passionné d’« aider les âmes ». S’il modifiait ainsi le sens de sa vie spirituelle, c’était pour avoir reçu « grandes connaissances et sentiment très vif des mystères de Dieu et de l’Église ». S’offrant à vivre « sous l’étendard de la Croix », il consacrait toute son activité au salut du monde, parce que la découverte de la personne du Christ fut en même temps celle de son Royaume à servir. Les événements qui le firent passer d’Espagne à Paris l’entraînèrent dans un mil’ieu vivant ou‘ la vision du Règne de Dieu s’enracinait dans une expérience humaine élargie par-delà les frontières. Il allait pouvoir grouper une « compagnie » dont un trait fondamental qu’il relève avec insistance sera précisément d’être constituée par « des hommes de diverses nations ». Cette marque universelle et catholique s’exprima dans le vœu de Montmartre : au cas où le pèlerinage à Jérusalem ne pourrait se réaliser, les compagnons se donneraient tous au souverain pontife « pour être envoyés et employés selon son désir, là où ils pourraient être plus utiles au prochain pour la gloire de Dieu ». Cette clause de leur vœu est d’une importance capitale. Par un instinct de la grâce, ils se donneraient au Vicaire du Christ en la personne de qui ils voyaient le seul guide qui pût satisfaire leur désir sans le limiter, parce qu’il’ était « le maître de toute la moisson du Christ ». En vertu de cette clause, Ignace et ses compagnons s’offrirent donc au pape, sûrs que leur apostolat serait alors aux dimensions de « tout l’univers chrétien ». Désormais, c’est de l’Église, en la personne de son chef, et pour l’Eglise, qu’ils agiront, « prêts à partir pour les extrémités des Indes si le Vicaire de Jésus Christ le leur ordonne ». C’est donc finalement cette ambition de servir l’Église entière, dans un esprit apostolique qui veut embrasser d’un coup tous les horizons et rester disponible à toute la vérité des tâches d’Église, qui sera au cœur de l’ordre fondé par Ignace.

Il fallait rappeler ces quelques faits de base, parce qu’ils forment la trame historique à travers laquelle s’exprime un désir spirituel qui, dépassant largement le cadre d’un institut religieux, peut guider tout chrétien vers son épanouissement intérieur dans le don à l’universalité de l’œuvre de Dieu. C’est d’ailleurs ainsi que l’entendait Ignace lui-même : dans les Exercices, il nous livre ce qui, de son expérience, lui paraissait devoir être utile à tous. Or, dans le cheminement des Exercices, la Vie chrétienne s’épanouit par le don de soi-même au Royaume de Dieu, et ce don de soi-même naît dans la contemplation de l’amour de Dieu, non seulement pour soi, mais pour le monde entier. A chaque étape, en effet, saint Ignace fait méditer le retraitant sur l’histoire religieuse de toute la création en qui s’opère l’œuvre divine. C’est par là qu’il veut creuser le mouvement intérieur de conversion et assurer la fidélité personnelleà la grâce. Pour l’amener, dès le début, à l’« indifférence», c’est-à-dire à la parfaite disponibilité intérieure pour choisir les seuls moyens qui l’uniront davantage à la volonté de Dieu, il le place devant « toutes les choses qui sont sur la face de la terre » ; pour lui faire éprouver la confusion de son péché et la transformer en puissance d’action, il lui présente d’abord à méditer l’histoire du péché du monde ; pour susciter en son cœur le don généreux à la personne du Seigneur Jésus, il lui fait contempler « le Christ notre Seigneur, Roi éternel, et devant lui l’univers qu’il appelle, et chaque homme en particulier » ; pour le faire entrer dans les sentiments de Jésus Sauveur, il évoque le tableau des « trois Personnes divines considérant toute la surface et l’immensité de la terre pleine d’hommes ». À chaque étape, Ignace vise la conversion du cœur, mais par la vue universelle de l’œuvre de Dieu ; il fait entendre l’appel personnel adressé à chacun, mais dans l’appel que lance le Christ pour le salut de l’humanité. Pour le conduire à la sainteté par l’union de sa volonté à celle de Dieu, il fait éprouver au retraitant, dans un long regard sur « des peuples si nombreux et si divers », l’exigence intérieure de la purification et de la conversion au sein de cette exigence beaucoup plus large de l’amour de Dieu pour le monde.

On comprend donc qu’il n’y ait pas d’abord un appel à la sanctification personnelle, suivi d’un appel à l’apostolat. Ces deux appels ne font qu’un : le don à l’œuvre totale du Christ au service de son Père suscite le retournement intérieur qui s’exprime dans l’oblation de soi-même et dans l’union à la Passion rédemptrice. Il s’agit donc beaucoup moins d’un élargissement progressif de l’âme qui, de l’appel entendu, passerait aux besoins de tout le Corps du Christ, que d’un approfondissement religieux par lequel la volonté de servir Dieu exige de plus en plus la nudité du cœur et de l’esprit, la libération d’un amour qui, pour se donner, s’arrache à toutes les complaisances égoïstes. L’appel du Royaume de Dieu s’expnm’e concrètement dans l’âme par une source intarissable d’abnégation et par l’offrande à l’action sanctifiante du Saint-Esprit.

« Levez les yeux et regardez les montagnes ; elles sont blanches, prêtes pour la moisson. » Lever les yeux sur l’œuvre à laquelle Dieu nous appelle : il n’est rien de plus sûr pour l’éclosion d’une vocation apostolique ; rien de plus sûr aussi pour nous faire embrasser La Croix du Christ. Et plus notre regard embrassera cette œuvre dans « sa largeur, sa longueur, sa profondeur », plus notre cœur sera intérieurement livré à l’action divine. C’est par là que saint Ignace, nous ouvrant dans un grand souffle à l’universalité du travail de l’Église, avive à la fois le désir de l’apostolat et celui de notre propre sainteté. [ ]

Pour maintenir cette ampleur du regard, il nous faut échapper aux dispersions et aux limitations de nos vues humaines et nous placer toujours au centre de toute unité, en Dieu même. C’est en contemplant le monde dans la source de son unité que nous parviendrons à cette vision universelle d’ou notre apostolat tient sa force.

Saint Ignace ne regarde les « choses créées » que dans leur être même de « creature », c’est-à-dire qu’à travers elles il contemple le geste créateur de Dieu suscitant la vie, la soutenant, la portant à son accomplissement. Ce fut, on le sait, l’une des expériences fondamentales qu’il fit à Manrèse, quand « un jour il se représenta avec grande allégresse spirituelle la manière dont Dieu avait créé le monde ; il lui semblait voir quelque chose de blanc d’où sortaient des rayons, et Dieu en émettait de la lumière ». Depuis lors, Ignace n’a cessé de contempler en chaque « chose créée » la présence et l’amour de « notre Créateur et Seigneur ». Certes, il faut un regard purifié pour découvrir ainsi dans les choses et les êtres le lien substantiel qui les rattache à Dieu, ou plutôt qui les fait « descendre » de Dieu, « comme du soleil descendent les rayons, comme de la source les eaux ». Mais, à tous les degrés de la vie spirituelle, c’est à cette contemplation unifiante que l’on doit s’exercer z nous avons déjà noté que c’est par la vision, dans leur Créateur, de toutes les choses créées que s’ouvrent les Exercices, et c’est sur la même vision qu’ils se terminent (7). Ignace, dans son enseignement spirituel, y revient sans cesse, exhortant chacun à voir « comment routes choses découlent de leur Créateur et Seigneur ».

Ce « Créateur et Seigneur » est le maître d’un univers défiguré par le péché et qu’il faut restaurer dans sa vérité originelle. Le Créateur de qui tout découle, le Seigneur souverain qui répand « ses dons et ses grâces », n’est autre que Jésus Christ, le Fils bien-aimé, qui recrée par le sang de sa croix ce que le péché avait détruit. Sans doute est-ce encore une insistance caractéristique de la spiritualité ignatienne que de présenter « Jésus Christ notre Créateur et Seigneur » comme celui en qui tout a son origine, son milieu et sa fin. L’attachement qu’Ignace demande pour la personne de Jésus Christ et la place éminente qu’il accorde à la Passion prennent toute leur valeur dans cette certitude que le Rédempteur reprend et achève l’œuvre de la Création. Dans la première méditation des Exercices sur le péché, le retraitant interroge le Christ en croix, « lui demandant comment, lui qui était le Créateur, il en est venu jusqu’à se faire homme et à passer de la Vie éternelle à la mort temporelle » (53) ; au candidat qui s’offre pour suivre dans son esprit la vie religieuse, Ignace présente « la compagnie de Jésus notre Créateur et Seigneur » et lui demande de chercher à « se vêtir de la livrée de notre Créateur et Seigneur Jésus Christ » : cette livrée du Créateur n’est autre que la robe de sang de celui qui nous rachète sur la croix.

Quand saint Ignace nous invite à prier « le Seigneur de tous », selon une de ses expressions habituelles, c’est donc par une saisie du mystère total de notre foi : le salut par Jésus Christ est une œuvre universelle qui étend notre regard aux dimensions de « toute la surface ou de tout 1e globe de l’uni- vers plein d’hommes » (102). Nous ne pouvons contempler le monde sorti des mains de Dieu que tranfiguré par la mort et la résurrection de Jésus : dans le Créateur et dans le Rédempteur se trouve toute l’unité du monde dispersé dans lequel nous vivons, et la source de la vie spirituelle qui, en nous, atteint d’emblée toute l’œuvre divine.

Dans ces perspectives d’ensemble, saint Ignace ne sépare jamais le monde « surnaturel » de la grâce et le monde « naturel » de la création. Sans doute distingue-t-il les deux plans, mais, dans sa vision spirituelle, il affirme avec assurance que tout ce qui est humain ou naturel est, par là même, une œuvre de Dieu. Dans sa lettre aux scolastiques de Coïmbre, il énumère les dons de Dieu qui obligent à travailler à sa gloire; le premier de ces dons, formant comme la base de tout l’édifice spirituel, consiste précisément dans les bienfaits « naturels» dont nous sommes comblés : « Toute votre nature, ce que vous êtes et ce que vous avez (car il vous a donné et vous conserve l’être et la vie), toutes les facultés et les perfections de l’âme et du corps, tous les biens terrestres“). » Lui qui saura si oppor- tunément rappeler que la santé est à conserver comme un don « pour faire beaucoup dans le service de Dieu », que les moyens naturels sont à rechercher comme instruments de l’efficacité apostolique (au sens que nous serons tout à l’heure amenés à préciser), il embrasse dans un regard unique l’unique œuvre divine. Si Dieu est « l’auteur de la grâce » dans les œuvres surnaturelles, il est aussi « l’auteur de la nature », et sa Providence veut être également glorfiée, bien qu’à des titre divers, dans l’une et l’autre.

Ici encore, c’est dans le Christ, Verbe incarné, que nature et grâce se trouvent unies ; c’est en lui que les «choses créées » atteindront leur fin, non pas par le libre épanouissement que le péché a rendu impossible, mais par la conversion radicale de toutes les valeurs humaines et leur participation au mystère rédempteur de Jésus. Le regard ignatien plonge ainsi dans toute l’épaisseur du monde, ne méprisant ni ne négligeant rien de ce qui est vivant et qui [273] fait vivre, mais découvrant toutes choses, humaines et surnaturelles, dans le Christ créateur sur sa croix.

Pour résumer ce premier aspect qui commande notre apostolat, il faut en revenir à la formule ignatienne par excellence : «Le bien est d’autant plus divin qu’il est plus universel. » Il est universel, non seulement en ce qu’il se communique à toute la terre ou en ce qu’il progresse dans l’histoire jusqu’à l’accomplissement définitif de toute chose en Dieu, mais en ce qu’il tend à pénétrer davantage en toutes les valeurs qui soient justes et saines comme en toutes les facultés humaines. Il n’y a pas plus de limite à notre charité qu’il n’y en a à l’amour de Dieu qui veut tout saisir et animer. Et c’est dans la mesure même où notre zèle embrasse davantage la totalité de la création qu’il est plus spirituel et plus pur, parce qu’il s’ouvre davantage à l’œuvre de la Trinité dans le monde.

Sans doute est-il indispensable que notre apostolat ne s’exerce qu’en un point déterminé du Royaume de Dieu, c’est-à-dire que nous consacrions nos forces à une œuvre qui s’inscrit dans un cadre limité. Mais nous ne ferons alors œuvre divine qu’en portant en nous le souci de tous les travaux qui, sans être nôtres puisqu’ils ne nous sont pas confiés, font cependant partie de notre cœur. En nous consacrant à une portion de la « vigne du Seigneur », c’est la vigne tout entière, c’est tout le Corps du Christ, que nous voulons servir et dont nous gardons la charge spirituelle. Nos choix sont partiels, mais l’amour qui nous y engage ne peut s’y absorber sous peine de trahir le Dieu que nous voulons révéler. À l’ambassadeur du roi de Portugal qui lui demandait six missionnaires pour les Indes, Ignace répondait : « Si vous m’enlevez six compagnons alors que nous sommes dix, combien m’en restera-t-il pour le reste du monde ? » Ce « reste du monde » est toujours notre lot, quel que soit le point d’application sur lequel s’exerce notre apostolat. [274]

Nous mesurerons donc la pureté de l’amour qui nous porte au service de Dieu à la façon dont nous saurons dépasser les points de vue restreints des œuvres qui nous sont propres, dominer toute tentation de sectarisme, élargir nos cercles d’action ou nos frontières jusqu’à tout embrasser dans un amour qui n’accepte pas de limite. Là est la fécondité d’un apostolat qui s’enracine de plus en plus dans la com- munion au Christ qui veut récapituler en lui toutes choses.

L’œuvre de Dieu dans les tâches humaines

« L’amour doit se mettre dans les œuvres plus que dans les paroles », dit saint Ignace, et il n’est guère besoin de rappeler à quel point ce mystique fut aussi un réaliste. L’effusion du cœur se traduit pour lui dans une action qui permet d’en juger la sincérité et la qualité spirituelle : « Que dois-je faire, pour le Christ ? », ou même : « Que dois-je faire et souffrir pour le Christ ? »

Il s’agit, en effet, d’entrer effectivement, de toutes nos forces humaines offertes en sacrifice, dans l’œuvre à laquelle le Christ nous demande de collaborer. Cette oeuvre s’accomplit, dès aujourd’hui, dans les conditions présentes de l’humanité. Nous devons chercher Dieu, et Dieu seul, mais nous devons le chercher partout et en tout pour travailler au rayonnement de sa gloire dans toute sa création.

Nous avons évoqué tout à l’heure le « fondement» des Exercices, où saint Ignace demande au retraitant de réfléchir sur sa « fin », qui est de « louer, honorer et servir Dieu », et sur la condition nécessaire pour y parvenir, qui est de rester libre de toute attache égoïste et disponible à la volonté divine. Cette volonté s’exprime à travers « toutes les choses qui sont sur la face de la terre », dont nous devons user dans la mesure [275] où elles nous aident à servir Dieu. Cette attitude de l’« indifférence » comporte un aspect négatif : nous sommes invités à n’user des choses que dans la mesure où Dieu le veut ; mais elle comporte d’abord un aspect positif, qui en donne les naies dimensions : toutes les choses nous sont offertes (à l’exclusion du péché), et nous devons les accepter et les utiliser, aussi loin et aussi loyalement que Dieu le veut”. (12)

C’est le désir apostolique qui nous contraint à entrer ainsi dans les réalités « créées », parce qu’elles sont le lieu où Dieu nous révèle sa gloire.

Si nous avons à marquer une préférence, ce n’est pas pour choisir tel ou tel moyen humain considéré comme surnaturellement plus efficace ou comme plus adapté aux réalités divines, mais pour recevoir de Dieu seul le moyen qu’il choisit lui-même pour révéler l’amour qu’il nous porte.

Être apôtre, c’est donc, en constante union à la volonté divine, telle qu’elle se révèle à chacun, entrer dans les réalités humaines, avec la certitude qu’on témoignera ainsi de sa fidélité à la grâce. Réalités humaines, exigeant par conséquent qu’on les comprenne et qu’on les aime pour ce qu’elles sont, qu’on les accepte avec leurs lois propres de développement, qu’on recherche dans l’humilité, et la patience à en apprendre la technique et la rigueur. « Les études, écrivait saint Ignace, requièrent d’une certaine façon tout l’homme », et il n’accepta pas que ceux qui devaient s’y adonner crussent faire oeuvre plus agréable à Dieu en s’en distrayant par les oraisons et les mortifications (fort saintes, par ailleurs). Ainsi en est-il, à ses yeux, de toutes les activités dans lesquelles l’apôtre doit s’incarner : souci, profane apparemment, du métier à apprendre, des langues ou des civilisations à déchiffrer, des valeurs artistiques ou scientifiques à respecter ; souci [276] plus humble encore d’écouter le cœur de l’homme et de l’ouvrir à tout ce qui le fait vibrer et aimer. En tout cela, l’apôtre n’a qu’un but : la gloire de son Seigneur « que sert tout l’univers » et qu’il faut faire adorer.

La doctrine de saint Ignace est sur ce point très ferme. Une seule chose compte pour l’apôtre : être uni à Dieu pour devenir l’instrument de sa grâce auprès des hommes. Pour travailler au salut du monde, « les moyens qui unissent l’instrument à Dieu et qui le disposent à être droitement dirigé par sa main divine, sont plus efficaces que les moyens qui le disposent envers les hommes ». La réussite apostolique ne dépend donc que de la charité venue de Dieu et transformant le cœur de l’apôtre ; de son amour des âmes « pour la gloire de celui qui les a créées et rachetées »; du parfait désintéressement du cœur et de l’abnégation radicale, par l’exercice des « vertus solides et parfaites », qui unit à la mort et à la résurrection de Jésus. C’est alors que «les moyens naturels, qui disposent l’instrument de Dieu notre Seigneur envers le prochain », recevront leur efficacité.

« Sur ce fondement », saint Ignace demande cependant que nous fassions effort pour employer tous ces moyens naturels. Il souhaite que les apôtres formés par lui aient, pour autant que Dieu n’en dispose pas autrement, santé, intelligence, culture, vigoureuse personnalité humaine ; il accepte et encourage les initiatives les plus hardies dans le choix des moyens apostoliques, par une sainte liberté qui use de toute chose créée. En effet, comme nous l’avons déjà souligné tout à l’heure, nous devons « coopérer à la grâce divine, selon l’ordre de la souveraine Providence de Dieu notre Seigneur qui veut être glorifié avec ce qu’il donne comme Créateur, qui est le naturel, et avec ce qu’il donne comme Auteur de la grâce, qui est le surnaturel ». Confiance que toutes les réalités créées doivent servir leur Créateur et aider l’apôtre à travailler à sa gloire. Mais Ignace précise que, dans cette [277] « coopération à la grâce divine », nous ne devons point nous « cofier » dans ces moyens humains qu’il nous demande cependant de rechercher” (14).

Sans doute y a-t-il là le risque le plus redoutable en même temps que la plus sublime des vocations apostoliques. Le risque est évident que le moyen ne prenne la place de la fin : accepter toutes les valeurs humaines, développer les initia- tives et les forces dont se nourrit l’action, c’est s’exposer à voir s’alte’rer en nous le goût de Dieu seul et à transformer [278] en idoles les moyens par lesquels Dieu veut procurer sa gloire. : tant notre cœur est prompt à pervertir pour sa propre complaisance les dons de la « libéralité divine ». Mais le risque est aussi l’occasion qui permet l’héroïsme de l’amour. Cet héroïsme consiste précisément en ce que nous devons utiliser et rechercher les moyens humains, mais « sans nous confier en eux ». Alors même que nous les employons, nous proclamons qu’ils ne sont que néant devant la transcendance de Dieu et devant l’absolue liberté de celui qui agit comme il l’entend et par les voies qui sont les siennes, cachées dans le mystère.

L’apôtre sait donc tout à la fois qu’il est serviteur, mais qu’il’ est serviteur inutile, que son action recourt sans cesse à des moyens dont Dieu lui demande de se servir, mais que ces moyens sont radicalement inadaptés à l’œuvre qu’ils prétendent édifier. Le sachant, il ne doit ni cesser de servir, en homme au milieu des hommes et par des moyens humains, ni cesser de s’humilier devant sa propre impuis- sance à hâter dans les cœurs la venue du Royaume dont Dieu seul est le maître souverain.

Bien plus, pour que l’esprit évangélique règle les échanges des hommes entre eux, il doit travailler de toute sa compétence humaine a‘ transformer les institutions, familiales, sociales, politiques, etc. Mais, alors même qu’il y aura réussi, il ne peut se reposer sur ces institutions, comme si elles constituaient le terme de son effort. Ce qu’il vise en réalité, c’est l’épanouissement en chaque âme et dans le monde de la vie divine à travers des institutions qui la favorisent. Cet épanouissement sera, à son tour, le point de départ d’une nouvelle découverte du Christ qui suscitera bientôt d’autres institutions, capables d’en mieux sauvegarder les exigences. Mais, à chacune de ces étapes, les « structures » (pour employer un mot fort à la mode) n’ont de valeur religieuse qu’autant qu’elles permettent à l’effort humain de servir la fidélité à la grâce. Établir, par exemple, des relations de justice , entre les hommes, c’est rendre attentif aux exigences de la [279]charité divine qui débordent toujours l’idéal de justice que nous exprimons dans des institutions. Créer des organismes de paix internationale, c’est rendre plus urgente la nécessité de la paix évangélique dans les cœurs et montrer de nouveaux aspects du message des Béatitudes. On comprend donc que l’effort de l’apôtre, nécessaire, n’atteigne pourtant son but que si Dieu lui donne son efficacité spirituelle par la conversion intérieure et l’ouverture au Saint-Esprit. Le Règne de Dieu n’est pas dans les structures, mais dans les cœurs transfigurés qui, à travers les structures, découvrent dans le monde un appel à la sainteté.

Une telle situation de l’apôtre, éprouvée souvent comme un véritable tourment, creuse en lui l’aveu de sa misère. Il se suffit de moins en moins à lui-même et découvre à un degré nouveau que son action, humaine dans le déroulement des gestes et des engagements, doit être faite par Dieu et à la manière divine. C’est alors qu’il s’unit pleinement au mystère de Jésus qui s’offre à son Père pour le salut du monde, dans un acte d’amour et d’anéantissement intérieur. S’il continue à agir – et il en garde le devoir impérieux -, ce n’est point pour réussir davantage sur le plan visible où le moyen employé assurerait un résultat, mais pour s’immoler intérieurement et s’associer au dialogue entre le Père et le Fils bien-aimé. C’est alors que se prolonge et se purifie la prière, que le sacrifice eucharistique devient le centre vers lequel tout converge, et que l’apôtre adhère plus humblement à la mission qu’il reçoit d’épuiser ses forces au service de Dieu dont le dessein d’amour lui est mieux révélé.

À cette attitude apostolique qui introduit de plus en plus l’apôtre au sein des « moyens humains », on a souvent donné le nom d’« humanisme ». Mot aujourd’hui bien déprécié, et sans doute à juste titre, tant il est ambigu. S’il évoque une facilité offerte à qui veut servir à la fois Dieu et le monde, dans un compromis entre l’esprit évangélique et les satisfactions humaines, quel apôtre sincère songerait à le défendre ? Dans les perspectives ignatiennes, il y va au contraire de toute [280] notre fidélité à Dieu. Saint Ignace, il est vrai, n’a jamais usé d’un tel mot, qu’il ne pouvait guère connaître ; mais la tradition apostolique issue de lui l’a pleinement accepté, dans la certitude de ne pas trahir par là l’esprit du fondateur. Tout ce que nous avons dit jusqu’ici doit aider, semble-t-il, à le comprendre.

L’humanisme apostolique, en effet, n’est pas autre chose que le service de Dieu à travers les tâches humaines qui requièrent un effort humain poussé aussi loin qu’il est possible. Un seul but et une seule passion au cœur : Dieu servi toujours et partout, sans réserve et sans partage, pour l’amour qu’il nous porte et pour que sa gloire resplendisse en toute sa création. Mais une certitude inébranlable : pour que Dieu soit pleinement servi dans le mouvement intérieur qui nous recueill’e en lui et nous consume devant sa Majesté, il doit l’être en même temps à travers les réalités naturelles et humaines par lesquelles il se découvre à nous.

Une telle certitude s’enracine au plus profond de notre foi chrétienne. Voir les choses en Dieu, découlant de lui et retournant vers lui, ce n’est pas leur enlever toute consistance ; c’est, au contraire, les voir telles qu’elles sont, dans leur nature, dans leurs exigences de vie, dans les lois de leur développement; c’est en même temps reconnaître, par l’exercice de la foi, que Dieu les habite et les conduit, bien plus: que son amour fait leur histoire et leur destinée. L’apôtre qui travaille au Royaume de Dieu n’a point d’autre ambition que de respecter l’œuvre de Dieu, de l’accepter telle qu’elle s’impose à lui, mais pour en manifester la valeur cachée. Sa tâche le fait donc entrer dans les efforts des hommes, en tous les domaines et toutes les situations où ils s’exercent, au nom de la charité qui le presse, afin de révéler à tous que leurs efforts doivent devenir des gestes d’enfants de Dieu. Enfants de Dieu meurtris par le péché, plongés dans les ténèbres et marchant comme à tâtons : c’est pourquoi nulle tâche humaine ne se poursuit dans la lumière du premier matin de la création, et la découverte de cette présence [281] de Dieu en toutes choses exige sans cesse l’arrachement, l‘aveu d’impuissance, le cri vers un Sauveur. De tout effort humain doit jaillir le mouvement de retour au cœur et de conversion, sans lequel l’apostolat se serait dénaturé en une entreprise vouée à l’échec définitif : sous prétexte d’humanisme, l’apôtre se serait lui-même perdu en perdant les autres.

L’œuvre de Dieu dans la patience

Dans ce monde où il s’engage par fidélité à Dieu et pour que les hommes découvrent son amour, l’apôtre accepte de se soumettre aux conditions exigées par toute créature pour se développer dans l’équilibre de son être. Conditions de temps, de maturation, d’approfondissement par découvertes successives, de progrès par un rythme de réussites et d’apparents échecs. Telle est 1a loi de tout ce qui est humain : le corps de l’enfant ne peut atteindre d’un coup à sa taill’e adulte, ni son Cœur ignorer les étapes nécessaires pour s’ouvrir et pour aimer. Ainsi en est-il de l’éclosion de la vie divine dans les âmes : donnée en plénitude dès le baptême, cette vie ne s’épanouit pourtant en nous qu’en envahissant notre être tout entier, sensibilité, volonté, intelligence, à mesure qu’il se forme et qu’il s’affermit. Sans doute arrive-t-il que Dieu porte rapidement à sa maturité le germe qu’il dépose dans les âmes : il est le maître de la sainteté et sa pédagogie n’est soumise à aucune loi ; certains saints ont mérité que l’Église leur appliquât le mot de l’Écriture ; « Ayant peu vécu, il a rempli la course d’une longue vie » (Sg 4, 13). Mais ce ne sont là que des cas exceptionnels : Dieu agit ordinairement dans sa création en respectant le rythme qui est le sien : sa patience n’est pas seulement une condition du pardon, mais aussi du rayonnement de sa grâce. [282]

Envoyé par Dieu pour l’aider dans son œuvre, l’apôtre le plus ardent ne saurait être fidèle s’il ne comprenait que la nature et la grâce ne forment qu’un seul être vivant, soumis en même temps à l’action du Saint-Esprit et au jeu subtil des forces humaines qui déterminent le progrès d’une conscience. Ces forces sont elles-mêmes des « choses créées » que Dieu peut d’autant moins méconnaître que son Fils les accepta dans sa très sainte humanité. Une fois de plus, l’apôtre entre dans la totalité de l’œuvre divine, surnaturelle dans son principe et dans sa fin, humaine dans son cheminement à travers notre histoire.

Nous avons dit comment l’apôtre a pour mission de faire éclater la gloire de Dieu, c’est-à-dire d’ouvrir les âmes, par la conversion intérieure, à la présence et à l’action de la grâce en toutes choses. Cette conversion, pour immédiate et décisive qu’elle puisse être en certains cas, se prépare lentement, dans les esprits et dans les cœurs. De plus, elle ne sera définitive que dans l’au-delà de la mort, quand l’âme sera fixée en Dieu : en attendant ce jour, le chrétien lui-même doit sans cesse se convertir de nouveau pour accueillir le don qui lui est fait et pour y mieux accorder sa vie.

Dans chaque âme, tout d’abord, il est des moments privilégiés où la semence tombe sur une terre plus capable de la recevoir. Moments qui sont œuvres de grâce et auxquels l’apôtre doit se rendre attentif. S’il est bon de parler « à temps et à contretemps » pour proclamer l’Èvangile, il faut aussi veiller à ce travail secret par lequel Dieu prépare les âmes à recevoir son Esprit. Sans doute bien des influences mystérieuses et souvent lointaines expliquent-elles ce temps où l’âme s’ouvre à Dieu dans l’intime d’elle-même. Mais l’apôtre doit croire que Dieu est ainsi toujours à l’œuvre pour préparer son heure ; il doit s’efforcer d’en discerner les signes à travers les psychologies, même les plus durcies en apparence. S’il se trouvait alors pris au dépourvu, incapable de cette présence silencieuse qui bientôt exigera son action, ne serait-ce pas qu’il [283] ne vit point assez lui-même sous la conduite de cet Esprit dont il doit deviner l’appel chez ceux qu’il’ voudrait aider ? Seule la grâce fait connaître la grâce, seule l’expérience personnelle de Dieu rend sensible sa présence dans les autres. Le Royaume de Dieu que l’apôtre veut faire « advenir » ne se situe pas dans un lointain vers lequel tendent ses désirs comme vers une aurore de rêve, mais à ce niveau très humble où il doit vivre à l’écoute du Dieu qui parle à son cœur.

La même attention spirituelle doit être portée, par-delà les individus, aux groupes sociaux, aux peuples ou aux civilisations. Certes, en ce domaine, il est fort malaisé de déterminer avec précision les points où l’apôtre exercera son zèle, tant les données sont multiples et exigent, pour être droitement interprétées au regard de la foi, des compétences humaines qu’il n’est pas au pouvoir de chacun d’acquérir ; c’est souvent l’Église elle-même, en la personne de ses chefs, qui sera plus capable d’indiquer « les champs qui sont mûrs pour la moisson ». Mais celui que presse la charité du Christ ne peut manquer d’éprouver cette sympathie active et intelligente qui discerne à travers le monde les appels vers Dieu. Ce fut le cas de bien des missionnaires partant pour telle région du globe parce qu’ils sentaient, dans une compréhension spirituelle des situations et des évolutions humaines, que la grâce y avait besoin de plus d’ouvriers. Ce fut le cas d’apôtres se vouant à telle classe de la société, esclaves, pauvres, ouvriers : leurs connaissances des réalités historiques, interprétées dans le Saint-Esprit, étaient le moyen par lequel ils entendaient l’appel à donner leur vie et leur sang. On sait que saint Ignace aimait à déterminer ainsi, par les renseignements de toutes sortes longuement pesés dans la prière, les lieux où il croyait saisir « un plus grand service de Dieu et un bien plus universel » ; il demandait qu’on allât de préférence « là où l’on verrait la porte plus largement ouverte et où les hommes seraient plus disposés à recevoir notre aide et plus capables d’en profiter » (Const., 7° partie, chap. 2, n° 4). [284]

Pour tenter de percevoir les événements comme des signes de Dieu et pour déceler les besoins les plus profonds ainsi que les œuvres les plus ouvertes sur l’avenir, il est nécessaire d’être soi-même pleinement libéré de tout préjugé comme de toute étroitesse, et d’accepter les lentes recherches humaines, dans les sciences, les lettres, les arts, l’étude des religions et des systèmes de pensée, etc. L’apôtre est toujours pressé par l’amour de Dieu seul, dans le désir que son règne arrive et dans le souci de ne rien perdre en fidélité intérieure; mais il entre dans les réalités qui sont le tissu de notre histoire, parce que c’est en elles et par elles que Dieu prépare et accomplit son œuvre.

Ce mouvement spirituel, qui tourne les âmes et les peuples vers la grâce à accuerllir dans toute sa richesse, ne se porte que lentement vers son terme. Pressenti par l’apôtre qui s’offre pour le servir, il doit encore se dégager de bien des impuretés avant que ne s’accomplisse la conversion initiale ou que ne soit franchi le seuil de l’intimité divine. Un long travail s’impose, qui (pour employer un mot cher à saint Ignace et à ses premiers compagnons) fera « mûrir » les âmes pour les rendre capables de s’unir à leur Seigneur.

Cette « maturation » sera avant tout une œuvre de grâce. L’oraison, l’entrée dans la vie de l’Église, la pratique des sacrements, la méditation des mystères de la foi, seront plus efficaces que tous les moyens humains pour assurer le progrès spirituel. Mais ce serait méconnaître l’union de la nature et de la grâce que de ne pas faire « mûrir » l’homme tout entier pour que Dieu accomplisse en lui une œuvre durable qui l’atteigne en ses racines mêmes. On parle quelquefois de l’« optimisme » ignatien : le mot est sans doute bien équivoque, car il suggère une attitude qui peut n’être ni évangélique ni religieuse ; il est juste, cependant, s’il veut désigner la foi inébranlable qui animait saint Ignace et dont toute son œuvre garde la marque : le jugement droit, l’intelligence éclairée, la sensibilité saine, la volonté exercée à [285] dominer impressions et caprices, sont le terrain où la grâce peut, si l’âme reste humble et généreuse, produire plus de fruits. C’est pourquoi Ignace accepta largement pour son ordre les demandes qui lui furent adressées pour fonder des collèges et des universités : œuvre directement orientée à l‘éducation religieuse des âmes, mais qui ne faiblit pas sur les exigences pédagogiques. En cela, il était fidèle à son idéal apostolique, lui-même commandé par sa vision spirituelle du monde. Dans son esprit, l’apôtre ne peut négliger aucune tâche d’« éducation » humaine, s’il veut que son action, continuant d’entrer dans les réalités « créées », y saisisse l’action de Dieu pour collaborer avec elle.

Dans cette oeuvre d’éducation, c’est toujours l’union, en une même réalité concrète, de la grâce et de la nature qui inspire l’activité de l’apôtre. Connaissances psychologiques, formation de la volonté, ouverture progressive et adaptée de la sensibilité, tout cela n’est qu’instrument pour permettre à Dieu d’agir plus profondément dans sa créature. Il est un point sur lequel saint Ignace insiste particulièrement jusqu’à en faire le nœud des Exercices : le sens de la décision personnelle et libre. C’est le but que doit viser tout apôtre. Hors des cas où Dieu manifeste sa volonté sans doute possible, cette décision suppose d’abord, pour Ignace, un long travail où se conjuguent les invites de la grâce et les efforts de libération d’une nature que le péché paralyse ; elle n’est ensuite définitivement assurée que par le contrôle réciproque des « motions » intérieures venues de l’Esprit et de la réflexion des « puissances naturelles ». Par cette dernière expression, il faut entendre le rôle de la « raison » qui pèse les motifs de la décision en les rapportant à une situation historique dont les éléments sont tous à respecter comme des signes de Dieu. Rien ne fait mieux comprendre la pensée d’Ignace : d’une part, les « puissances naturelles » ne s’opposent nullement à 1a grâce surnaturelle, mais elles expriment l’effort humain se développant dans la lumière de Dieu ; d’autre part, elles sont nécessaires à toute décision, « pour que le vrai s’accorde [286] avec le vrai », c’est-à-dire pour que Dieu agissant intérieurement par son Esprit s’accorde avec Dieu agissant dans les situations humaines dont la raison est le juge. La certitude ne peut venir qu’« ex utroque lumine, supernaturali et naturali », des deux traits de lumière dont la source est unique, en Dieu.

Pédagogie délicate que tout apôtre doit se rendre familière. Peut-être nous ferons-nous mieux comprendre par quelques exemples. Le jeune homme qui s’interroge sur la vérité de l’appel qu’il croit ressentir pour telle ou telle vocation devra en juger non seulement par les sentiments intérieurs que l’Esprit Saint lui inspire, mais aussi par les conditions physiques, psychiques, familiales, etc. : dans ces conditions tout humaines, Dieu lui propose sa volonté par des signes dont il faut mesurer la valeur, l’urgence et la portée exacte. Le père de famille incliné à une pauvreté évangélique devra ne pas négliger les répercussions d’un tel choix pour sa femme, ses enfants, l’avenir de son foyer. L’épouse qui croirait, pour des raisons qui rendent impossible la vie conjugale, devoir se séparer de son mari pèsera devant Dieu, après les avoir sérieusement analysées par la « raison », les conséquences juridiques, financières, morales, religieuses, qui en résulteront pour elle et pour ses enfants. L’homme politique ne s’engagera qu’après une étude attentive des institutions et de leur histoire. On voit que, pour aider les autres à trouver la volonté de Dieu et à l’accomplir, on ne doit reculer devant aucune de ces questions qui engagent très profondément dans la complexité des situations humaines. Œuvre de patience : ce n’est pas en un jour que peut venir la lumière, parce que le temps est nécessaire à l’intelligence naturelle et surnaturelle de tant d’éléments divers, et parce que l’évolution même des situations permet d’en mieux discerner le sens. [287

Dira-t-on qu’il’ne s’agit là que de cas exceptionnels ou privilégiés ? Sans doute, en effet, des moments de « crise », quelques jours de retraite, des evénements brutaux imposant une solution immédiate formeront-ils un cadre où il sera plus facile (et plus nécessaire) d’unir pour une décision ces deux sources de lumière dont nous parlions. Mais la vie quotidienne offre de nombreuses occasions, pour celui qui veut « aider les âmes », d’exercer son apostolat en se rendant docüe à la manière dont Dieu agit et appelle : adhésion à un syndicat, choix d’une école pour un enfant difficile, opportunité d’une réconciliation, abandon d’une situation ou‘ l’on setrouve en danger de péché, etc. Il ne suffit pas à un apôtre de proclamer la vérité de l’Évangile ou de donner son sang pour en témoigner ; il ne lui suffit même pas de prier ou de faire prier ; il doit encore acquérir cette intelligence des situations concrètes, faute de quoi son zèle risque d’être irréel, inhumain et, finalement, infidèle à Dieu. Pour avancer dans les voies de l’Esprit, l’homme ne peut quitter ni son corps, ni son psychisme, ni le nécessaire enracinement dans une communauté : si l’action intérieure de la grâce le purifie et l’eclaire à la lumière de la croix du Christ, ce ne peut être que lentement, par un jugement spirituel qui discerne dans tous ces conditionnements l’appel à s’en dégager avec l’aide de la grace. L’heure vient un jour où le fruit est mûr : la rupture est reconnue comme une exigence de Dieu à laquelle on s’accorde, la décision spirituelle se prend dans la certitude qu’elle peut être tenue, la fidélité à Dieu sait qu’elle pourra s’appuyer sans déraison sur des possibilités humaines parce que Dieu en est devenu le garant.

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Les trois aspects de l’apostolat que nous avons tenté de dégager en nous inspirant de la spiritualité ignatienne nous semblent se fondre en une attitude unique : le respect de l’oeuvre de Dieu. La Création tout entière nous est offerte [288] pour que nous reconnaissions à travers elle le Seigneur dont l’amour nous est déjà donné. Nous n’y parviendrons qu’en vivant de son Esprit, car nul ne reconnaît Dieu si ce n’est par Dieu. Mais à cette lumière, qui est une grâce, les créatures, néant et vanité devant Celui qui vit éternellement, apparaissent comme les signes dans lesquels nous recevons de nouveaux appels pour nous conformer à lui.

L’apôtre n’a pas d’autre désir que de susciter en ses frères un pareil acte de foi envers « notre Créateur et Rédempteur ». Même en entrant dans les réalités « naturelles et humaines », son cœur ne veut point être partagé, car il ne cherche que Dieu seul, mais Dieu glorifié dans l’œuvre façonnée par ses mains et acquise par son sang.

Une telle tâche n’est qu’une participation au mystère même de l’Église : Église catholique, maîtresse de vie pour toute la terre ; Église humaine, répandant sa lumière pour transfigurer en adhésion à Dieu les efforts de tous ses enfants ; Église patiente, qui sème et fait lever, au rythme du temps, la parole de la vie éternelle.

 

Maurice Giuliani, « L’accueil du temps qui vient. Etudes sur Saint Ignace de Loyola » Editions jésuites 2015 (initialement publié dans Christus n°13, janvier 1957) Chapitre 13, p. 265-288

 

Notes :

6. Ignace note lui-même dans les Exercices que « les parfaits, grâce aux lumières reçues par leur intelligence dans une assidue contemplation, découvrent mieux [que les moins avancés] [. . .] que Dieu notre Seigneur, par son essence, sa présence et sa puissance, se trouve en chaque créature » (39).

7. Entre ces deux visions de l’univers créé se place tout l’itinéraire des Exercices. Le Fondement conduit, de la méditation de la création. à l’attitude intérieure de l’indifférence. Dans l’Ad Amorem, le retraitant redécouvre ce que le Fondement lui apprenait déjà ; mais, dépouillé de lui-même et totalement livré au mystère de la mort et de la résurrection de Jésus, il éprouve que l’amour est source et fin de toutes choses ; son action elle-même ne cesse plus de le faire vivre en Dieu.

12. C’est pourquoi il est si nécessaire, afin d’obtenir la véritable indifférence, d’ouvrir d abord l’âme à la vision initiale qui présente toutes choses comme des moyens voulus par Dieu et, comme tels, également capables d’unir à lui.

14 Le P. Âlvarez, du collège de Salamanque, avait prétendu qu’il n’était pas « spirituel » de faire appel à des soutiens humains pour le développement d’une oeuvre apostolique. Ignace lui fit répondre qu’il avait perdu « la véritable intelligence des choses ». « Cette philosophie spirituelle, écrit-il, ne paraît ni très solide ni très vraie, selon laquelle user des moyens humains et profiter des faveurs des hommes pour des fins bonnes et agréables à notre Seigneur, ce serait fléchir le genou devant Baal. Au contraire, celui qui ne croit pas bon de se servir de ces moyens et de dépenser entre autres ce talent que Dieu lui donne, parce qu’il estime que c’est faire un alliage impur entre ces moyens et les moyens supérieurs de la grâce, celui-là n’a pas bien appris à ordonner toutes les choses à la gloire de Dieu et à progresser en toutes et avec toutes vers la fin dernière de l’honneur et de la gloire de Dieu. On fléchirait le genou devant Baal si l’on attachait plus de prix à ces moyens humains et mettait en eux plus d’espérance qu’en Dieu et en son aide gratuite et surnaturelle. Mais si l’on met en Dieu tout le fondement de son espérance ; si l’on utilise avec soin pour son service les dons qu’il accorde, intérieurs et extérieurs, spirituels et corporels, dans la pensée que sa puissance infinie fera avec eux ou sans eux tout ce qu’il lui plaira, mais qu’un tel soin lui agrée si on l’exerce purement pour son amour, alors on ne fléchit pas le genou devant Baal, mais devant Dieu, le reconnaissant pour auteur non seulement de la grâce, mais aussi de la nature. C’est ce qu’on ne reconnaît pas si l’on cesse de lui rendre de pures actions de grâces et de se réjouir purement en lui, sous le prétexte que des moyens d’industrie humai’e se mêlent aux motifs de joie et d’actions de grâces : il semble au contraire qu‘en cette attitude on pense qu’il y a deux principes, l’un pour la grâce et un autre pour la nature » (Epist. ign., Il, p. 481 [ibid., p. 743]). Ce texte contient toute la doctrine d’Ignace : l’homme n’a qu’un désir, la gloire de Dieu ; pour la servir, il ne compte que sur la « puissance infinie » de Dieu qui se passe des moyens humains tout aussi bien qu’il les utilise , mais unir aux moyens surnaturels ceux qui naissent de notre initiative, c’est proclamer que Dieu agit à la fois par la nature et par la grâce.

Tomber amoureux …

TOMBER AMOUREUX…

Rien n’est plus simple que de trouver Dieu:
cela équivaut à « tomber amoureux »,
dans un sens absolu, définitif.

Si vous êtes amoureux,
ce qui va saisir votre imagination
affectera tout, désormais.
Il décidera
de vous faire sortir du lit le matin,
de ce que vous ferez de vos soirées,
comment vous passerez vos week-ends,
de ce que vous lirez,
de ce que vous saurez,
ce qui vous brise le cœur,
ou ce qui vous émerveille,
vous donnant joie et gratitude.

Accepte de « tomber amoureux »,
demeure dans l’amour,
et l’amour décidera de tout.

Amen

Père Pedro Arrupe, jésuite (1907-1991)

Enfants

« Laissez les enfants venir à moi » Mc 10

Accueillir ce qui vient, laisser venir ceux qui viennent en confiance, sans jugement, sans calcul

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 10,13-16.

En ce temps-là, des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

Evangile du samedi de la 7eme semaine du Temps Ordinaire – Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris