Les morts

Les morts existent deux fois : dehors, avant et, ensuite, dedans. Peut-être même que leur existence seconde l’emporte en étendue et en vigueur sur la première. Ils s’exaspèrent du commerce étroit, forcé, continuel qu’ils ont, en nous, avec ceux qu’ils fréquentèrent avant, dehors, et qu’il avait toujours la ressource de fuir ou d’ignorer. Les plaques de marbre scellées sur les tombes, il serait plus logique, plus conforme à la nature des choses de se les accrocher en sautoir, sur le ventre, et de se promener avec. Un simple coup d’oeil indiquerait à qui l’on a affaire, étant entendu que l’enveloppe de peau, c’est comme la dalle de ciment. Il y a plein de gens, les mêmes, dessous. En vérité, ce n’est pas sous le bloc de maçonnerie qu’ils se trouvent. Il n’y a plus rien dans la terre. Elle est paisible, immobile. C’est encore ici qu’ils résident. C’est pour ça qu’on n’arrête pas de s’agiter, à cause de leurs dissensions continuelles, de leur différend ininterrompu. Mais comme on nous a dit qu’ils reposaient en paix, on sera longtemps à comprendre – si toutefois on comprend – que c’est eux et pas nous. On est heureux. On risque même de le rester sans soupçonner un seul instant que c’était maintenant, qu’on aurait pu être nous.

Pierre Bergounioux, « La Toussaint », Gallimard, 1994, p. 40-41