Dunkerque

L’ultime frontière.
Avis sur le film « Dunkerque »

Critique publiée par Kiwi le 20 juillet 2017 sur le site « Sens critique »


Christopher Nolan est un réalisateur qui aime manipuler le temps.

On le voyait déjà dans « Memento », thriller mnémonique et ténébreux sorti au début des années 2000, « The Dark Knight » avec la séquence des deux ferries, dans « Inception » et la chute de la camionnette, ou dans « Interstellar », où chaque planète avait différentes temporalités. Bref, le cinéaste britannique aime suspendre le temps et faire usage du compte à rebours pour doubler l’intensité de ses arcs narratifs. Et c’est exactement ce que l’on peut voir dans « Dunkerque », où il relate l’opération Dynamo, menée en Juin 1940 et destinée à secourir 300 000 soldats anglais, piégés par l’armée allemande sur le littoral dunkerquois. Ici, trois histoires s’enlacent sur trois axes temporels différents : l’un s’étale sur une semaine et filme les soldats feintés dans la plage de Dunkerque. Le suivant dure une journée, et narre la mission d’un bateau de plaisance anglais tentant de secourir les soldats, tandis que la troisième histoire suit un pilote et l’armée britannique sur une heure. À l’aide d’un montage particulièrement sophistiqué, Christopher Nolan met donc en scène cette histoire méconnue avec une efficacité redoutable. Mais cette stratégie se paye, puisqu’elle ne manque pas d’appauvrir la dramaturgie du film.


Pour mettre en scène ses desseins, Christopher Nolan utilise notamment « l’effet Rashōmon » (une action filmée sous différents points de vue à des moments distincts du film). Si cela peut augmenter l’intensité du film, Nolan le fait de telle sorte qu’il finit par rapidement révéler ses limites, puisque les trois histoires se réunissent lors de la séquence finale. Résultat ? « Dunkerque » est un film intense, stressant, tentaculaire et même dithyrambique. Mais pour cela, il sacrifie sa consistance narrative en abandonnant sa simplicité.

Très loin d’une aventure purement bigger-than-life, « Dunkerque » ne cesse de rappeler la préciosité du temps. On le sent notamment à travers la bande originale d’Hans Zimmer, constituée la plupart du temps de « tic-tac, tic-tac… ». Parce qu’à Dunkerque, le temps manque, et ainsi, Christopher Nolan se fait maitre d’une machine à rythme et ne cesse de travailler le mouvement tout en maitrisant la logique de son film. Quitte à sacrifier cette part de dramaturgie (peu de dialogues, musique envahissante, personnages développés au strict minimum), le cinéaste accouche d’un long-métrage brulant à tendance opératique, transformant la défaite militaire en victoire humaine.


En contant ces trois fictions, « Dunkerque » s’apparente à une œuvre tendue, se déroulant sous le matraquage d’un compte à rebours. Autre point à souligner : pas un soldat de la Wehrmacht n’apparaît à l’écran. Ainsi, Christopher Nolan place le danger hors-champs. On sait que l’ennemi est là, sous l’eau, derrière les dunes et dans les airs. Mais jamais il n’apparaît. C’est peut-être le principal point fort de « Dunkerque » : le hors-champs est invité à l’intérieur du cadre, derrière le visage d’un ennemi imperceptible. Exercice de style hallucinant, « Dunkerque » va donc détruire un par un ses éléments formels pour mieux filmer l’invisible et faire du temps l’élément central de son intrigue. Saisissant l’insaisissable, Nolan, aidé par la sublime lumière d’Hoyte van Hoytema, met en scène un film qu’il est impossible de lâcher du regard, un véritable huis-clos à ciel ouvert doublé par une redoutable puissance épique. Parce que le cinéma est le meilleur artifice pour briser le temps. Une caméra qui ment pour un montage démentiel. Dantesque.

Kiwi-