Lier, délier 

« quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Mt 18

L’Eglise une communauté rassemblée par la suite du Christ dans l’écoute, le pardon, l’entente et le chemin.

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20.

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

Evangile du Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A – Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible – © AELF, Paris

 

Pour approfondir ce texte,

la très belle homélie du Père Miguel Rolland-Gosselin s.j.

prononcée ce dimanche 10 septembre 2017

pour la réouverture de l’église Saint Ignace à Paris :

 

Vivre la foi chrétienne en communauté, établir entre nous des liens fraternels pour constituer une communauté : voilà ce à quoi nous invite aujourd’hui la Parole de Dieu. Reconnaissons que cela tombe bien pour un dimanche de rentrée.

Car nous aurions pu rester chez nous. Beaucoup de gens diront que la vie spirituelle est une affaire intime et que l’on peut vivre seul sa relation à Dieu ; or ce n’est pas l’avis de Jésus, ni l’avis des chrétiens. Dès lors que Dieu entre dans ta vie, empresse-toi de rejoindre la communauté ! Ta vie chrétienne, tu la vivras en Église.

Le mot « Église », figurez-vous, on ne le trouve qu’à deux reprises dans l’évangile, Jésus le prononce deux fois. Une première fois, il avait dit à Simon : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ; je bâtirai mon ecclésia, littéralement ma communauté. Et la deuxième fois, la voici aujourd’hui : « Si ton frère refuse de t’écouter, dis-le à l’ecclésia », dis-le à la communauté, à « l’assemblée d’Église ». L’Église que nous formons, aux dimensions de l’universel ou aux dimensions d’une communauté locale comme Saint-Ignace, nous pouvons donc en dire deux choses. D’une part cette communauté est voulue par le Christ, bâtie par lui : « Je bâtirai mon Église ». Jésus travaille à nous rassembler, il veut nous voir grandir les uns avec les autres, il ne nous conçoit pas chacun de son côté mais il nous veut ensemble, fraternellement liés les uns aux autres, et liés d’une façon institutionnelle, sous la houlette de Pierre, sous la houlette des apôtres autour de Pierre. Et puis, deuxième chose que nous dit Jésus : cette communauté Église aura une mission essentielle d’écoute mutuelle, en vue de la réconciliation. « Si ton frère ne t’écoute pas, dis-le à l’Église. » L’Église sera pour les hommes et pour le monde un organe de réconciliation, un laboratoire de communion, le cadre dans lequel se pratique l’écoute fraternelle.

Elle sera, dit Jésus, le lieu où l’on s’efforce de « lier », de tisser des liens, de renouer des amitiés, et tout ce qu’on aura réussi de cette façon aura un effet « dans le ciel » ; autrement dit, les rapprochements et réconciliations qui s’opèreront en Église seront infiniment profonds et solides, ils plongeront leurs racines jusqu’en Dieu. Également ce que vous aurez « délié », dit Jésus, les difficultés que vous aurez pu dénouer en Église, les délivrances que vous aurez distribuées à force d’écoute, cela aussi sera dénoué et libéré « dans le ciel », autrement dit de manière infiniment solide et sacrée en Dieu. L’Église sera le cadre humain où les cœurs retrouvent leur unité intérieure en même temps qu’ils s’accordent entre eux.

Jésus conçoit donc l’Église, notre église, comme un ferment de communion. « Si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit… » Voilà bien notre mission communautaire : nous « mettre d’accord » dans une prière de demande. Les mille et un sujets de réflexion et de discorde qui agitent le monde, tout ce qui fait débat, tout ce qui fait querelle aussi, nous devons porter cela ensemble et le formuler dans une prière de demande. L’unité de communion à laquelle l’humanité aspire, nous sommes chargés de la demander et de l’obtenir : « Ils l’obtiendront de mon Père qui est au cieux. » Nous serons cette portion d’humanité où Jésus se rend présent, où il entend les cris du monde, où il pleure sur le monde, où il se réjouit avec le monde, où il aime et sauve le monde pour que le monde s’unifie et devienne fraternel.

Telle est la mission de l’Église, tel est le rôle social de notre communauté Saint-Ignace, reliée à toutes les autres communautés chrétiennes ; être un ferment de communion, un lieu-source de la fraternité. Au passage, entendons bien ce mot de fraternité : « Si ton frère a commis un péché… » Entendons le mot, parce que lui aussi est un mot rare et précieux dans l’évangile. Jésus ne nous qualifie pas de « frères » à la légère. Il nous rappelle que nous sommes frères précisément quand cela ne va pas de soi, quand le péché a brisé quelque chose entre nous. Si ton parent, ton voisin, untel de ton entourage se comporte mal, si sa vie te heurte ou te déconcerte, rappelle-toi vite qu’il est ton frère et traite-le comme tel. Et s’il faut finalement le traiter « comme un païen ou un publicain », alors rappelons-nous comment Jésus traitait les païens et les publicains : surtout pas en les rejetant – on ne voit jamais Jésus exclure qui que ce soit – mais au contraire avec un surcroît d’attention et d’intérêt pour les rejoindre, pour les appeler, sans se lasser jamais d’aller les chercher. La « fraternité » que vise l’Église va nous tirer très loin.

Voilà donc ce que dit l’évangile en ce dimanche de rentrée. L’Église, laboratoire de communion, ferment de fraternité pour le monde, cela nous ouvre des perspectives. Des perspectives pour la vie liturgique, en souhaitant que notre prière soit unanime, unanime dans l’écoute de la Parole, dans le chant, dans le silence, dans tout ce qui fait la beauté du rite. Des perspectives aussi pour la charité, bien sûr, en souhaitant que tout ce que nous vivrons dans cette église nous rende plus fraternels, plus ouverts et accueillants, plus confiants devant la complexité du monde. Notre église Saint-Ignace est en train de se faire belle, beaucoup plus belle ; nous espérons que notre vie commune plus encore se fera belle, plus lumineuse, plus heureuse, plus rayonnante pour l’entourage et pour la ville. Amen.